L'Ascenseur Sans Retour

par Fabienne Balmain (Echirolles, France)

 

Non, il avait vu autre chose. Ou plutôt, il avait cru voir autre chose. Evidemment, ce ne pouvait être qu'une hallucination, comment croire à une telle vision ? Dans la glace qui recouvrait en totalité la paroi du fond de l'ascenseur, il était bien en sueur, crasseux et halluciné, mais l'image fugitive renvoyée par le miroir montrait bel et bien un zombie, un mort vivant. Un M. Kiss tout droit sorti d'un cimetière dans lequel il aurait fait un séjour trop prolongé. Maigre à faire peur, ses yeux cernés de noir enfoncés dans les orbites, de longs et rares cheveux grisâtres en bataille au sommet de son crâne, les vêtements en lambeaux et le corps recouvert des marques de la décomposition.

Il secoua vivement la tête pour chasser cette image. Son cerveau lui jouait des tours, l'adrénaline qui courait dans ses veines et lui faisait battre le cœur si vite, lui faisait également perdre la raison. Allons, le 4è sous-sol n'avait rien d'un cimetière ! Sauf peut-être cette obscurité envahissante qui l'oppressait, et le silence. Ce silence... Comme si l'hôtel au dessus de lui avait soudainement cessé de vivre, d'exister même. Comme s'il se retrouvait gesticulant d'un coté d'une vitre, et le reste de l'humanité vacant tranquillement à ses occupations de l'autre coté. Il ouvrit la bouche et tenta de calmer sa respiration affolée.

Au bout d'un moment, un sourire étira ses lèvres quand il réalisa quelles divagations la peur pouvait souffler au cerveau. Ses doigts montèrent à sa joue, qu'il trouva pleine et lisse, puis s'attardèrent dans ses cheveux. Ce fut alors un véritable fou rire qui le prit, et il se retrouva allongé là, sur le sol dur, secoué de sanglots de soulagement. Merci, mon Dieu, pour ta clémence, et de m'avoir donné la force de retrouver mes esprits. Calmé, il se remit lentement sur ses jambes, et tendit les mains vers l'avant, en direction de l'ascenseur. Le coup de pied de la jeune femme noire l'avait projeté assez loin du seuil, et ses mains ne trouvèrent que le vide. Il tenta un pas en avant, puis deux ou trois, et le bout de ses doigts heurta les portes de la cabine. En tâtonnant, il retrouva le bouton d'appel et la frêle petite lumière rouge refit son apparition en clignotant.

Une fois, deux fois, trois, quatre... Plus il sentait la cabine approcher, plus l'angoisse lui nouait l'estomac. L'ascenseur serait-il occupé cette fois-ci ? Qu'allait-il voir dans la paroi du fond ? Sa respiration reprit son rythme accéléré, et une très forte envie d'uriner dans son pantalon le fit vaciller. Il n'eut que le temps de prendre appui sur les portes coulissantes pour se redresser, avant qu'elles ne s'ouvrent brusquement.

La cabine était vide. Et l'image que lui renvoya la glace était celle d'un homme visiblement affolé, mais tout ce qu'il y a de plus normal. Selon sa définition de la normalité bien sûr, c'est-à-dire compte tenu de l'épreuve violente qu'il venait de traverser. Un homme hirsute, d'accord, aux yeux agrandis par la peur, c'était vrai, sale et débraillé, une évidence, mais c'était tout. Rien d'autre. Un détail peut-être... Cette lueur inquiétante au fond de ses yeux... Comme si son regard ne lui appartenait plus, comme si un autre voyait à travers ses propres yeux et le regardait, lui. Il se sentait épié, jaugé, jugé même !

À nouveau, il secoua la tête pour s'éclaircir les idées, et ne pas se laisser entraîner dans un autre de ses délires hallucinatoires. Il cligna des yeux en pénétrant dans l'ascenseur, ébloui par le tube néon qui blanchissait et aseptisait tout comme une eau de Javel, mais eut tôt fait de repérer la console de commande, avec sa série de boutons en métal. Il appuya sur celui qui devait le ramener à sa chambre, au 33è étage, et se retourna à demi pour jeter un dernier coup d'œil à ce royaume de silence qu'il était sur le point de quitter, où l'obscurité régnait en maître absolu. Il n'y avait rien à voir. Pourtant, la sensation d'être épié persista quand les portes de la cabines se refermèrent.

Il poussa un soupir de soulagement, en évaluant le temps qu'il lui restait à passer dans l'ascenseur, à peine plus que les treize secondes qui séparaient le rez-de-chaussée du 33è étage. Il repensa alors aux deux jeunes femmes noires que son allure avait effrayées au 4è sous-sol, et refit face à la glace pour réajuster quelque peu sa tenue. Le temps bascula de nouveau, et s'arrêta encore.

Le cadavre de M. Kiss réapparut dans le miroir, et il se figea soudain, le souffle coupé par cette vision tout droit venue des enfers. Le vieillard squelettique, et comme contusionné, le regardait de l'autre coté du miroir, ses deux mains griffues crispées sur sa surface. Ses yeux étaient comme soudés aux siens, il ne le quittait pas du regard, et d'atroces images de corps se contorsionnant d'agonie dans le souffre et le feu se mirent à défiler dans sa tête. Des images de souffrance et d'horreur. Hallucination ou prémonition ? C'est un M. Kiss marqué, vieillit, et totalement apathique, comme vidé de toute substance et sans âme, que l'ascenseur libéra enfin au 33è étage, alors que le cadavre pourrissant se transformait lentement dans le miroir de la paroi du fond.

Quand les portes de la cabine se refermèrent sans bruit, la chose avait repris son apparence réelle. Quiconque aurait été présent aurait pu voir un rire silencieux la secouer encore avant qu'elle ne s'efface, et que sa queue fourchue ne disparaisse complètement.

 

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L'Ascenseur Sans Retour

par Pascale Bonin (Granby, Québec)

 

L'ascenseur ne devait jamais revenir. Il avait déposé là M.Kiss, qui était loin d'être sa première "victime", ce que notre homme n'allait pas tarder à découvrir. Appuyé contre le mur, le coeur battant et en sueurs, M.Kiss n'eut pas à se questionner longtemps sur ce qu'il devait faire. Il voulait sortir de là, mais dans cette noirceur, impossible de savoir où il allait. Toujours aussi effrayé, il avança, à pas prudents, pour tenter de trouver une sortie à cet enfer. Un pied devant l'autre, un pas, puis un autre. Toujours droit devant lui, question de ne pas tourner en rond. Il devait bien y avoir un autre ascenseur dans cette foutue cave !

Au bout d'une dizaine de pas qui lui avaient coûté tout son courage, il commença à entendre des bruits : des grognements, des râlements. Même des pas résonnaient quelque part dans le noir, ce qui n'était pas sans augmenter sa frayeur. Pas question, pourtant, de retourner en arrière ; il savait que l'ascenseur ne reviendrait pas. Et puis, les deux femmes affolées allaient sans doute prévenir la police en leur disant qu'une espèce de clochard- non, pire ! un monstre ! se trouvait au 4e sous-sol et qu'adviendrait-il de lui, si on le découvrait dans cet état ? Autant de pas y penser, on le prendrait pour un fou, c'est certain !

Tremblant de peur sous la chaleur et l'humidité, M.Kiss passa une main nerveuse dans ses cheveux et avala sa salive. Il osa crier :

- Il y a quelqu'un ? D'une voix si terrifiée qu'il se fit peur à lui-même, à l'adresse des bruits qui se faisaient entendre autour de lui. Il y avait forcément quelqu'un !

Tout à coup, il se senti entouré de personnes ou de choses, il ne savait trop mais il sentit qu'on l'encerclait. Ce qui redoubla sa peur devenue incontrôlable. Il ne voyait toujours rien, mais une voix lui répondit. Une voix de femme visiblement très vieille. Une voix éraillée et plutôt grave. Il se dit alors que c'était horrible de fumer, qu'à la longue ça vous faisait une voix très laide, surtout rendu vieux et il se félicita d'avoir cessé cette mauvaise habitude.

- Alors, il vous a emmené, vous aussi, hein ? fit la voix.

- Mais ...mais qui êtes-vous ? La voix de M.Kiss ressemblait maintenant à celle qu'il avait quand il était petit garçon.

Le cercle autour de lui se resserra peu à peu. Il reconnu le son que font des pantoufles qui frottent sur le sol quand on marche. Ce qui lui fit penser à son grand-père qui se traînait toujours les pieds. Il sentit l'odeur de la pourriture et pensa soudain qu'il avait oublié de sortir ses vidanges avant de partir de chez lui. Il entendit quelqu'un, ou quelque chose, mais ce devait être une personne, se racler la gorge et cracher par terre. Il faisait de plus en plus chaud. Une odeur de brûlé flottait maintenant dans l'air. Quelqu'un hurla et ça lui glaça le sang. Quelqu'un se mit à rire, un autre sanglotait et les autres parlaient et semblaient très agités. Mon Dieu, mais combien étaient-ils ?! Il hurla à son tour quand une main squelettique se posa sur son épaule. Un rire épouvantablement cruel se fit entendre au même instant.

- Un de plus ! On va bien s'amuser ! gloussa une voix derrière lui.

- Ça me fera de la compagnie pour les nuits trop froides ! dit une femme, mais M.Kiss ne fut aucunement attiré ni tenté de passer une nuit avec elle !

- Vous venez d'entrer dans le monde de l'enfer, cher M.Kiss. Un homme venait de parler et il se rapprochait de lui. Vous n'êtes pas ici par hasard, on vous y a guidés. Votre heure est maintenant venue... Soudain, il y eut des flammes tout autour de lui et du groupe qui l'entourait. Il vit alors qu'il ne s'agissait pas d'êtres humains mais de créatures horribles, sans peau et sans visage ; des enfants défigurés, des vieillards à qui il ne restait plus que le squelette ; des gens de tous les âges, marqués, brûlés. La main d'os sur son épaule glissa jusqu'à son cou et serra, serra.... Il se sentit étranglé, tenta de se libérer mais en vain. Le souffle lui manqua rapidement : il sombra dans le noir et en quelques secondes, rejoignit le groupe de... morts-vivants ? Il n'avait plus peur. La vie l'avait quitté. Il en commençait une autre, dans le 4e sous-sol d'un hôtel en Belgique.

 

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