Justine (à l'heure dite)

par Pascale Bonin (Granby, Québec)

 

Oui, elle lui manquait, sa petite Justine, elle lui manquait mais comment lui dire, comment lui expliquer ? Il ne pouvait pas la voir. Ne pouvait plus la voir.

Seul dans sa petite chambre obscure, seul avec lui-même, seul avec cette seringue, là, à ses côtés. Sa seule compagnie. Cette petite fille, ferait-elle comme lui plus tard ? Quel modèle lui avait-il mis sous les yeux, quel modèle sa mère lui mettait-elle sous les yeux ? Ça donnait quoi de mettre un enfant au monde pour lui apprendre de telles choses ? Il préférait qu'elle ne le voit plus. Plus jamais. Oui, ça valait mieux.

Soupir. De tristesse, de honte peut-être ; soupir de rêves brisés, de rêves qui n'existaient plus. Elle était son seul rêve encore vivant mais ça devenait impossible. Peut-être, qu'un jour les choses changeraient, amis c'était peu probable. Monde cruel, monde de souffrances. Une vie trop dure l'avait mené là où il était rendu : divorcé, drogué. Sans emploi. Paumé. Jugé. Société pourrie, pensa-t-il.

Que deviendrait-elle, sans mère, sans père, avec deux grands frères obsédés de tortures qui ne s'occupaient même pas d'elle ? Sûr qu'elle suivrait le chemin de sa mère, ou celui de son père. Ou qu'elle ferait pire. Une petite fille qui pensait déjà comme ça, une petite fille qui voulait devenir femme trop vite parce qu'elle croyait sans doute que c'était mieux d'être adulte. Si elle savait, si elle savait, petite Justine !

Et pour échapper à la réalité devenue trop oppressante, l'homme regarda ses instruments posés en permanence sur la table de nuit. Et ouvrit la lampe pour s'en servir. À quoi bon vouloir lutter ? Il savait qu'il ne s'en sortirait jamais et qu'il ne serait jamais un bon exemple.

Trois nuits plus tard, à l'heure dite, le téléphone résonna dans l'appartement. Justine attendait une réponse qui ne viendrait plus. Personne ne décrocha.

 

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