La Chambre 9

par Amandine Acquaire

 

Ils étaient là, devant la chambre où ils s'étaient unis quelques années plus tôt. Dans cette chambre d'où, aujourd’hui, leurs enfants refusaient de sortir. C’est là qu’ils avaient été conçus, tous les deux, la même nuit, cette fabuleuse nuit de lune, cette nuit où leurs deux corps s'étaient mêlés amoureusement, passionnément, presque violemment. La chambre n°9. Rien n’avait changé dans l'hôtel depuis toutes ces années. Mais, là, ils s'inquiétaient pour leurs enfants, qui ne voulaient plus sortir de leur Eden, qui refusaient la vraie vie, celle qu'ils leur avaient donnée. 

- Alice ! Nicolas ! Sortez…Venez mes chéris ! Qu’est-ce qui se passe ?

- Non, maman, dit-elle calmement, nous ne sortirons pas. Nous avons trouvé notre paradis et, maintenant, nous sommes trop bien pour perdre tout cela. 

- Voulez-vous que l'on enfonce la porte, proposa un policier.

- Non, merci, ma femme et moi préférons leur parler avant de recourir à la force. Les enfants, pourquoi voulez-vous rester là ? La maison ne vous plaît plus ? Si vous voulez, on peut déménager. 

- Non, ce n'est pas cela. Laissez-moi avec Alice. Juste tous les deux. Sans personne, jusqu’à la fin. 

-Mais, pourquoi ? Vous ne nous aimez plus ?

- Mais non, papa, Nicolas et moi, on vous aime bien, mais on n'aime pas le monde, on ne l'aime plus…

- …depuis qu'on a compris qu'il n'aimait pas les Autres. 

- Quels autres ?

- Les Autres, ceux qui sont différents, les hommes qui aiment les hommes, les femmes qui aiment les femmes, les frères qui aiment leur sœur, les gens qui ne sont pas de la même couleur de peau…

- Mais le monde a toujours été comme ça. Revenez, le monde ne vous en veut pas, à vous. 

- Si ! ! !…

- Si, maman, il nous en veut le monde, ou bien il nous en voudra, parce qu'il refuse que j'aime Nicolas. 

- Tu… Mais… C’est normal… Tu as le droit d'aimer ton frère. Tout le monde aime ses frères et sœurs.

- Non. Personne n'aime son frère ou sa sœur comme on s'aime. Nous, on s'aime comme vous, et on veut finir ensemble, comme on a commencé. On veut mourir ensemble, et dormir ensemble, comme quand on est nés ensemble. On veut faire l’amour ensemble, et s'aimer ensemble toute la vie. On veut s'aimer ensemble, maman, et ça, personne ne peut le comprendre. 

Non, vraiment, personne ne pouvait les comprendre. Et même leurs parents qui, pourtant, étaient habitués à leur forte complicité, ne comprenaient pas. Ils étaient surpris, étonnés, amusés, tristes, désespérés, un peu dégoûtés aussi. Comment expliquer cela ? Qui pourrait comprendre ? C’était inimaginable, innommable. C'était horrible, dégoûtant, sale et pathétique. Etait-ce vraiment leurs enfants qui étaient là ? Là, dans cette chambre n°9 ?

- Vous voyez, même vous, vous ne pouvez pas nous comprendre. 

- Mais, on n'a rien dit !

- Non, c’est vrai. Vous n'avez rien dit. Vous avez tellement honte de nous que vous ne parlez plus. Le silence est bien pire que les mots. 

- Allez-y, enfoncez la porte. Non, attendez… Les enfants ! Dans vingt minutes, si vous ne sortez pas de vous-mêmes, les policiers vont enfoncer la porte.

- Non ! On est tous les deux, vous ne pouvez rien contre nous.

Alors, calmement, ils se chuchotèrent dans l’oreille. Ca lui faisait comme des petits papillons dans l'oreille, à Alice, quand son frère parlait. Elle aimait quand ils se disaient des secrets en papillons, surtout là, tous les deux, alors que les autres étaient là-bas. Juste une porte entre eux, mais ils étaient si loin pourtant. Il lui dit qu'il l'aimait, et elle lui dit qu'elle aussi, qu'elle voudrait ne jamais le quitter. Il lui dit qu'ils allaient être ailleurs dans vingt minutes. Elle lui dit qu'il valait mieux mourir. Alors, elle marcha doucement dans la nuit de la chambre, jusqu'au balcon. Là, elle prit le petit objet qui brillait, seul reste de leurs affaires parties en fumée. Elle s'allongea sur le lit. "Viens, viens me rejoindre. Viens m'aimer une dernière fois", murmura-t-elle. Il s’approcha, et il l'embrassa. Sur la bouche, sa petite bouche douce comme une perle. Elle lui dit qu’ils n'avaient qu'à mourir. Il lui dit oui, d’accord, comme ça on sera toujours ici, dans notre cœur, et juste nous deux. Quand on sera des fantômes, on regardera les autres, et ça nous rappellera nous.

Alors, selon le rituel, ils firent couler l'eau du bain. La fumée faisait de la buée sur les murs à carreaux noirs et blancs. Ils entrèrent dans le bain, silencieusement, et ils enlacèrent leurs jambes. Alors, elle lui donna le couteau. "Vas-y, coupe. Coupe, là, au creux de mon poignet, tu vois les chemins bleus ? C’est là qu’il faut couper". Il prit le couteau, un couteau sans cran, bien aiguisé… et coupa. "Vas-y, à toi maintenant. Fais pareil pour moi". Elle reprit le couteau, et elle coupa. Puis, elle laissa tomber le couteau dans le fond de la baignoire, et ils regardaient leur sang couler, et faire des nuages dans l'eau. Ils s'embrassèrent encore, et se caressèrent beaucoup, et ils fermèrent les yeux. Une dernière fois. La dernière fois ici, ensemble, avec du souffle dans la bouche. Et, dans un dernier soupir, en même temps, ils s'unirent par la mort, dans la baignoire de la chambre n°9 d’un hôtel de Biarritz. Au loin, on entendait déjà les policiers qui tentaient de forcer la porte…

 

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