Suicidal Tendencies

par Élise Denault (Rouyn-Noranda, Québec)

 

Ça fait trois jours que je me réveille dans le noir le plus total. En fait, je suis même pas sûr que je me réveille. C'est peut-être encore la nuit, et je rêve. Mais la nuit devient pas mal longue, alors je crois que ça fait plusieurs jours que je loupe et que je me réveille seulement la nuit. J'entends rien non plus ou alors c'est comme dans la piscine, quand on entend des sons mais qu'ils sont tout bousillés par l'eau dans les oreilles.

La dernière fois que j'ai vu le jour, enfin la lumière du jour, c'est quand j'ai fait du parachute avec mon pote Thomas. Ouais ! C'était vachement bien, de se retrouver là-haut avec lui, et avec les petits oiseaux qui manquaient se tuer sur la carlingue de l'avion. J'aimais pas trop regarder en bas, parce que j'ai le vertige, mais en même temps, c'était marrant de voir comme le monde il est si petit, ça donne l'impression d'être un géant, d'être un maître du monde en combinaison orange (parce qu'il fallait porter cet horrible machin orange, c'est dans le règlement du cours de parachutisme), et qu'on pourrait écraser chaque maison du pouce, souffler les forêts comme des chandelles d'anniversaire, bref, je me sentais "high", comme si j'avais avalé des cachets ou quelque chose du genre, ces merdes qu'on achète aux gars tatoués, le soir.

C'était quand même bizarre, parce que j'avais pris ce cours pour me bousiller, ça me semblait une bonne solution pour faire de l'éclat avant de partir, hop tomber dans le vide, et ne pas ouvrir le parachute... Il a quand même fallut que je me tape 10 heures de cours théoriques bidons, avant de pouvoir "m'exécuter"... J'étais tellement content quand le prof a dit : "Allez enfiler vos combinaisons!". J'étais le premier à côté de l'avion, j'avais bien vérifié mon parachute pour ne pas avoir d'ennui... Ç'aurait été vachement ennuyant de me retrouver cloué au sol à cause d'une broutille ! Finalement, on s'est envolé, moi et Thomas, et trois autres gars qui étaient dans notre groupe. J'ai sauté le premier, et un peu trop vite aussi, pour pas avoir le taré d'instructeur à côté qui s'assure que j'ouvre mon parachute. C'est super de descendre comme ça, c'est la vitesse grisante, et la terre qui s'approche très vite, et moi je me saoulais de tout ça avant de toucher terre. Je voulais tomber assez fort pour faire un gros trou, comme ça j'aurais creusé moi-même ma tombe, on n'aurait eu qu'à mettre de la terre dessus, comme ça j'aurais pas trop fait peiner mes vieux, parce qu'ils méritent pas ça, même s'ils sont casse-pompes.

Mais voilà, mon taré d'instructeur c'est pointé à ma droite, comme je sais pas, suppose qu'il connaît son affaire, le bonhomme. Et voilà qu'il m'accroche le bras et qu'il veut tirer la poignée de déploiement du parachute ! Je lui ai foutu un bon coup de pied dans les couilles, à cet emmerdeur ! Il est parti tourbillonner plus loin, mais il avait réussi à tirer sur ma poignée, zut de zut. Alors j'ai tiré sur une des cordes pour me déstabiliser, mes plans étaient fichus, bon sang de merde, il pouvait pas me laisser vivre mes dernières minutes à ma façon, cet enfoiré ? Et en tirant la corde, je me suis retrouvé de côté, et j'ai vu le sol tout près, et j'ai vu mon instructeur par terre, bousillé. Son parachute était sorti seulement à moitié, il avait du ouvrir un peu trop tard.

En plus, autour de lui, il y avait plein de gens, des ambulances, et moi je m'enlignait en plein dedans, et j'ai dû en écraser un ou deux en atterrissant, je ne sais plus.

Depuis ce temps-là, je me trouve dans le noir total... Peut-être que je ne suis pas mort... 

Je suis peut-être dans le coma !

Merde. Le coma, c'est la gale. On est pris dedans, et les autres sont pris dehors, et on peut pas se parler, et ça fait pleurer les mères, j'en ai vu à la télé, une maman qui pleurait tous les jours parce que son gamin de 10 ans était dans le coma depuis 5 ans après être tombé d'un arbre. Connaissant ma vieille, elle va sûrement faire pareil, avec les crises de larmes sur mon lit, et de s'accrocher à ma main en me disant de revenir et en se mouchant dessus, et mon vieux qui va rester planter là sans oser pleurer pour vrai mais qui va avoir les yeux mouillés comme une vache de pré, et Thomas qui va me traiter de crétin en me fourrant des coups de poing dans les côtés. Il est bien, mon pote. Je me demande pourquoi j'ai voulu le planter là pour aller à ce merdier de ciel.

* * *

Tout est encore noir, mais j'entends mieux. Je suis vraiment dans le coma, je le sais depuis que j'entends le moniteur cardiaque. Quand je m'ennuie trop, je compte les bips. J'entends maman aussi, des fois. Elle me raconte des histoires, celles que j'aimais quand j'étais gosse, surtout le Chat Botté, et Peau d'Âne. J'aimerais mieux qu'elle me lise un canard de rock, pour me tenir au courant. Des fois, j'entends un peu de musique, du Radiohead. C'est incroyable ! C'est sûrement Thomas qui a pensé à ça, il pense toujours à plein de choses qui me plaisent, un super mec. Je m'ennuie de lui. J'ai le goût de pleurer.

* * *

La lumière est revenue ! C'est super de revoir du monde ! C'est pas trop tôt, le noir, ça entame le moral à la longue. Maman est là presque toute la journée, c'est elle qui me fait jouer des compacts. Hier, elle est arrivée avec un paquet emballé dans du papier plein de couleurs, avec un énorme chou jaune : c'était un nouveau CD ! Le dernier Radiohead, madame ! Elle me le fait écouter depuis, je suis dingue de joie. J'ai vu papa aussi, il vient la mener à l'hôpital le matin et la chercher le soir. C'est bon de se revoir, même si leurs gueules m'emmerdaient, maintenant je les trouve archi-marrant, quand on voit rien depuis longtemps on se réjouit de n'importe quoi.

J'aimerais bien voir Thomas, aussi. Il n'est pas encore venu. Maintenant que je peux voir le jour et la nuit, je peux compter : ça fait quatre jours que j'ouvre les yeux. Et depuis hier, je n'entends plus de bips. Ça veut dire que je suis bien vivant !

* * *

J'ai arrêté de compter les jours, je me suis perdu après vingt. Je réussis à faire des sons, mais je suis incapable de prononcer un mot sans baragouiner. Ça me fait pleurer comme un gamin, et maman me berce comme un gamin quand elle me voit comme ça. Ça me fait chier, mais en même temps je peux pas m'en empêcher.

Je mange, je bois, je regarde la télé, j'ai vu le vidéo de Radiohead pour la chanson "Karma Police", c'est marrant cette voiture, et le bonhomme qui fuit devant. Et finalement, c'est la voiture qui flambe avoir d'avoir écrasé le type. Ça m'emballe, mais je sais pas pourquoi. 

Thomas n'est pas encore venu me voir, le salaud ! J'avais tellement hâte de lui faire entendre ces nouveaux trucs ! J'avais pas idée qu'il pouvait être aussi lâche. Je vais lui dire, moi, qu'il est un couillon, et je vais lui cracher dessus !

* * *

Je recommence tranquillement à marcher. J'avais pas mal d'os brisés, je ressemblais à une poupée de chiffon. J'ai jamais vu mes plâtres, maman m'a dit que j'en avais partout, les bras, les jambes, le bassin, le crâne. Comment j'en suis sorti, je sais pas. Les médecins croient que je vais marcher et bouger comme avant, mais ça va prendre pas mal de temps... Au moins un an. J'ai un peu de difficulté à parler, je suis comme un gosse qui ré-apprend tout. Ça emmerde. Pour un peu, les gens autour vont me donner des bonbons si je suis sage, non mais !

* * *

Je suis sorti de l'hôpital depuis deux jours. Maman – c'est incroyable – n'a pas fait le ménage dans ma chambre ! Elle a tout laissé tel quel. Mais elle a du trouver mon pistolet, parce qu'il n'était plus à sa place. À part moi, il y avait juste Thomas qui savait où il était caché. Il a sûrement dit à ma mère où il se trouvait.

Aujourd'hui, j'ai demandé à maman ce qui s'était passé. Elle m'a tout décrit : je suis tombé dans la foule, mais tout le monde s'est poussé en me voyant, alors j'ai pas causé de dégât. Le type instructeur, il est crevé. Pas le temps d'ouvrir son parachute. Personne n'a vu quand je lui ai botté les couilles. Il a du prendre trop de temps à s'en remettre, et il a ouvert trop tard. De savoir que j'avais peut-être causé la mort d'un homme, ça m'a fait sentir comme vide, puant.

Après avoir entendu ça, j'avais besoin d'un coup de chaleur humaine, hein. J'ai demandé des nouvelles de Thomas.

Maman a baissé la tête, puis elle m'a dit qu'il était venu à la maison le lendemain de mon accident, au matin, pour leur parler, et qu'il était allé dans ma chambre, tout seul. Elle m'a donné une petite carte blanche, avec un oiseau dessus, et un calice en or imprimé, une cochonnerie de l'Église. Et une lettre, aussi, à mon nom, qu'elle avait trouvé dans la boîte aux lettres le surlendemain.

J'ai lu la lettre. C'est lui qui a pris mon pistolet, le salaud. Et dans la carte, en belles lettres dorées, la date du lendemain de mon accident.

Putain de merde.

 

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